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Un homme va mourir ce 1er juin. Nom : Chebeya. Prénom : Floribert

Dernière mise à jour : 20 déc. 2022

Le 1er juin 2010, Floribert Chebeya Bahizire, directeur exécutif de l’association de défense des droits humains "La Voix des Sans Voix" a rendez-vous avec le patron d’alors de la police nationale congolaise, John Numbi Banza Tambo. Heure: 17h30. Le lendemain, le corps sans vie de "Flory", comme l’appelaient ses proches, est retrouvé sur la banquette arrière de sa voiture au Quartier Mitendi sur la route de Matadi. Fidèle Bazana Edadi qui l’avait conduit au Quartier général de la police n’a plus jamais été revu. C’est un douloureux anniversaire qui sera commémoré ce mercredi 1er juin 2016. Six ans après, des questions restent sans réponses. Qui a commandité l’assassinat de Chebeya? Pourquoi? Qu’en est-il de son compagnon d’infortune Bazana Edadi?


Le 1er juin 2010, une nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre: "Floribert Chebeya a disparu. Il avait rendez-vous avec le général John Numbi Banza Tambo au siège de la police nationale".

Le lendemain, on apprend que le corps sans vie du très respecté défenseur des droits de l’Homme a été retrouvé à plusieurs kilomètres de son lieu de rendez-vous. Le défunt avait les mains attachées derrière le dos. «Des préservatifs, des faux ongles et des postiches étaient répandus dans la voiture», indiquaient les «premières constatations» faites par des policiers et non par des magistrats du Parquet. Une mise en scène pour le moins ignoble.

C’est un crime d’Etat qui porte la signature des sicaires du pouvoir kabiliste. Le 2 juin, le général Jean de Dieu Oleko, alors patron de la police de Kinshasa, publie un communiqué indiquant qu’aucune trace de violence n’était visible sur le corps de Floribert Chebeya. Un mensonge d’Etat. En fait, Chebeya a été exécuté parce qu’il dérangeait le pouvoir kabiliste.


"Bataillon Simba"


Fin janvier 2007, des membres du mouvement politico-religieux "BDK" ont organisé des manifestations dans la province du Bas-Congo (Kongo central) pour protester contre la défaite de leur leader Ne Muanda Nsemi à l’élection au poste de gouverneur. Pour eux, le camp pro-Kabila a soudoyé les députés provinciaux. "Joseph Kabila" décide de réprimer les protestataires. L’opération est confiée aux éléments paramilitaires du fameux "Bataillon Simba". C’est un carnage.

La Mission onusienne au Congo fait état d’au moins 100 morts. En 2008, une nouvelle action punitive est conduite par John Numbi et le commandant de cette unité spéciale, Christian Ngoy Kenga Kenga. Sans omettre Raüs Chalwe Ngwashi, le patron de la police au Bas-Congo.

En 2008, la "VSV" publie un rapport accablant intitulé "la répression sanglante des adeptes de Bundu Dia Kongo" (BDK).

Contre toute attente, le quotidien bruxellois "Le Soir" publie, dans son édition datée du 24 avril 2008, une interview dans laquelle "Joseph Kabila" assume les atrocités commises par les hommes de John Numbi. "Ce qui s’est passé dans le Bas Congo, dit-il, n’était pas une simple manifestation de mécontentement, il s’agissait d’une rébellion en gestation, d’une révolte contre les institutions". Et d’ajouter : "Il y avait un grand projet de déstabilisation qui a été déjoué et il a fallu sévir avec rigueur. (...)". Quel aveu!

Le 10 février 2010, Floribert Chebeya écrit à John Numbi pour solliciter une entrevue. Le défenseur des droits humains entendait plaider en faveur de l’"humanisation" des conditions carcérales dans les cachots gérés par la police. La correspondance reste sans suite.


Fin février 2010, Chebeya se rend à Genève où il doit assister au débat sur la désignation d’un "rapporteur indépendant" chargé de suivre l’évolution des droits humains au Congo démocratique. Le 2 mars, il transite à Bruxelles avant de rentrer à Kinshasa.


Loi à compétence universelle


Le directeur exécutif de la "VSV" prend la résolution de faire déférer en justice plusieurs personnalités suspectées de participation dans le "massacre" des adeptes de BDK. Outre Denis Kalume Numbi, le ministre de l’Intérieur d’alors, il y a John Numbi, Raüs Chalwe Ngwashi, de nationalité belge, et le major Christian Ngoy Kenga Kenga. Une plainte devait être déposée devant la justice belge, contre "Raüs" dans le cadre de la loi sur la compétence universelle. La démarche fait "flop". En cause, la difficulté d’identifier les parents des victimes afin qu’ils se constituent partie civile d’une part et la décision de la VSV de se porter, elle-même, partie civile.

Le 28 mai 2010, le commissaire de police Michel Mwila se rend au siège de la VSV. But : remettre un simple "accusé de réception" de la lettre de Chebeya du 10 février 2010 à Numbi. Le policier insiste pour voir "Floribert", en personne. Celui-ci en profite pour réitérer sa demande d’audience. Le même jour, Mwila le rappelle pour lui dire qu’il sera reçu le 1er juin. Le 31 mai, le colonel Daniel Mukalay wa Mateso contacte, à son tour, Chebeya, pour confirmer le rendez-vous le 1er juin 2010 avec le général John Numbi Banza.


Avant d’aller au QG de la police, Chebeya qui se sait dans le viseur du pouvoir informe les membres de la VSV mais aussi son épouse Annie. Il envoie un SMS à la section des droits de l’Homme de la Monusco : "J’ai rendez-vous avec le général John Numbi. Veuillez suivre". La suite est connue.


Dans une interview accordée au cinéaste belge Thierry Michel, l’inspecteur de police Paul Mwilambwe, chargé à l’époque de la sécurité au QG de la police nationale, est formel : "Chebeya a été exécuté par étouffement par le major Christian Ngoy Kenga Kenga. L’ordre a été donné par la haute hiérarchie. L’ordre a été également donné d’éliminer toute personne qui accompagnera Chebeya. C’est ainsi que le chauffeur Fidèle Bazana a subi le même sort".


Dès le lendemain de la disparition de Chebeya, "Joseph Kabila" s’est empressé de clamer sa volonté de "faire toute la lumière" sur la disparition de ce valeureux fils du pays. Le ministre de l’Intérieur et sécurité de l’époque, Adolphe Lumanu Mulenda Bwana Nsefu, s’est fendu d’un communiqué réaffirmant la volonté du gouvernement de clarifier les circonstances de ce meurtre.


Plusieurs réunions du «Conseil supérieur de la défense» sont organisées à la ferme de Kingakati. Conseiller spécial en matière de Sécurité d’alors, Pierre Lumbi Okongo, est dépêché auprès de la veuve Chebeya pour exprimer les «condoléances» du chef de l’Etat ainsi que "sa détermination" à "faire toute la lumière" sur cette affaire. Six années après, on est bien loin de la vérité. En revanche, les identités des "suspects" sont connues : "Joseph Kabila", John Numbi Banza Tambo, Christian Ngoy Kenga Kenga.


Les confidences du sous-commissaire "Amisi Mugangu"


Chauffeur et bras droit du colonel Daniel Mukalay wa Mateso, le commissaire adjoint de la police nationale, "Amisi Mugangu" - qui s’appellerait en réalité Jacques Mugabo - a participé à l’exécution de Chebeya et Bazana. Après avoir fait des aveux le 4 juin 2010 devant les «enquêteurs» du Conseil national de sécurité (CNS), "Amisi" qui signe ses mails sous le pseudonyme de "mikekilo" a trouvé refuge en Ouganda plus particulièrement à Iganga, près de la frontière avec le Kenya.


Le samedi 26 juin de cette même année, ce «flic» en cavale devait traverser la frontière pour rejoindre Nairobi. Il n’a plus donné de ses nouvelles. L’homme se disait traqué par des nervis du pouvoir. «S’ils m’attrapaient, confiait-il à l’auteur de ces lignes au téléphone, je suis un homme mort». Qui sont ses poursuivants? Il égrène des noms : Elie Lungumbu (agent ANR), Marcel Mbangu (colonel et deuxième conseiller à l’ambassade de la RD Congo à Kampala). «Marcel Mbangu est un spécialiste en kidnapping», précise-t-il. Notons que Marcel Mbangu, promu général, dirige actuellement l’opération "Sukola" à Beni, au Nord Kivu.

Avant sa disparition, le commissaire adjoint "Amisi Mugangu" s’est livré à quelques confidences qu’on pourrait résumer en ces quelques mots : «Floribert Chebeya devait être exécuté le 23 mai 2010. Nous étions en embuscade aux environs de son domicile. Nos informateurs s’étaient trompés. La ’cible’ était rentrée plus tôt que prévu à son domicile. L’ordre final d’exécuter Chebeya a été donné au colonel Daniel Mukalay par le général John Numbi instruit par la ’haute hiérarchie’. C’était le lundi 31 mai 2010 à 10h00. Chebeya a été exécuté par étouffement. Après cela, nous nous sommes’occupés’ de son chauffeur. Son corps a été immergé dans le fleuve aux environs de Kinsuka.»

Quel est le mobile de ce double assassinat ? "Amisi Mugangu" de répondre : «Chebeya dérangeait le pouvoir de notre Président. Il donnait une mauvaise image du régime à travers des rapports sur la situation des droits de l’homme.» "Amisi Mugangu" a disparu à Kampala. Le sang de Chebeya et de Bazana continuent à crier vengeance au ciel...


FK



Cliquez ici pour lire l'article "Journée mondiale de la santé mentale : Soutenir les personnes ayant survécu à des conflits" par Human Rights Watch.


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